Ce dimanche était un jour normal à Shanghai, et un jour tout aussi normal dans la petite rue en bas de chez
moi.
Les vélos filaient à toute allure dans la rue bordée de petites maisons shanghaiennes typiques, dans cette rue animée de petites échoppes et de restaurants débordant de bruit et d'animation,
comme tous les jours.
Les gens arboraient un large et communicatif sourire, comme tous les jours.
Chen, mon adorable et accueillant vendeur de fruits, passait le temps dans son simili transat, installé sur la chaussée comme n'importe quel commercant, à rêver, observer, converser,
interpeler les passants, et en particulier ceux qui peuplent son quotidien, comme tous les jours.
Bref, la vie battait son plein sur Wuding Lu. Comme tous les jours, et comme dans n'importe quelle rue traditionnelle de Shanghai.
Pourtant, quelque chose était différent ce dimanche. Comme une impression de changement, quelque chose de
différent de d'habitude. Une sensation qui m'empêchait de profiter pleinement de cette ambiance si chaleureuse au milieu de laquelle je me plais d'habitude à me prélasser longuement, au milieu de
ce microcosme bouillonnant de joie et de vie. Une sensation que j'appréhendais depuis mon arrivée ici il y a presque 1 an, et à laquelle j'avais la quasi certitude d'être confronté rapidement.
Comme la peur de vivre une histoire, inéluctable, à la fin laquelle le petit village d'Armorique ne pourrait plus résister...
Ce dimanche, deux caractères chinois cerclés de rouge souillaient la peinture aléatoirement blanche des murs de chacune des petites bâtisses de ce véritable village dans la ville.
"A DETRUIRE"
Tout simplement.
Comme dans tant de rues de Shanghai, comme tous les jours...
La première question qui vient à l'esprit face à un tel phénomène, surtout d'une telle ampleur, concerne évidemment le devenir des personnes vivant dans ces quartiers, qui ont bien entendu
l'obligation de quitter leurs logements. Elles ont le "choix" d'être indemnisées soit via un relogement dans un appartement neuf (mais dans un district souvent éloigné du centre et
donc de leurs attaches), soit via une compensation financière (lorsqu'elles disposent déjà de suffisamment de moyens pour racheter un appartement dans le centre ou pour investir dans la
pierre).
Certes, ce type de destructions massives fait désormais partie du quotidien de n'importe quelle métropole chinoise.
Certes les Shanghaiens eux-mêmes vous rétorqueront fièrement qu'il s'agit non pas d'une "destruction" mais d'une "modernisation" nécessaire. Une modernisation nécessaire.
Certes.
Mais là, c'est arrivé près de chez moi...
Et Chen a beau nier l'evidence et m'affirmer, avec son regard certes déterminé mais fuyant et géné voire honteux, qu'il restera là, les faits sont là. En gros caractères, cerclés de rouge.
Le plaisir d'une invitation spontanée chez Chen, à déguster des plats chichement succulents sur un cageot de bois, ou à converser des heures durant assis dans un transat sur la chaussée autour
des images du So Foot et des stars qui y figurent, ne sera donc plus.
Inutile de préciser qu'à la place, dans quelques mois, siègera certainement un nouveau centre commercial gigantesque et luxueux, ou bien une résidence de tours d'argent pour "expats" et Chinois
fortunés.
Pour permettre à quelques Lao Wai ("étrangers" en chinois) de venir s'installer tranquillement dans de nouvelles résidences luxueuses et flambant neuves, afin de prendre confortablement
des photos du haut de leur 37 éme étage.
Afin aussi de leur permettre de rédiger tranquillement des articles de blogs nostalgiques sur la modernisation de la Chine et sur la
dispartition de ses quartiers traditionnels.
Comme tous les jours, à Shanghai.
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